MOTIVATION
Selon l'article 524 du code de procédure civile, dans sa version applicable au présent litige, lorsque l'exécution provisoire a été ordonnée, elle ne peut être arrêtée, en cas d'appel, que par le premier président et dans les cas suivants :
1° Si elle est interdite par la loi ;
2° Si elle risque d'entraîner des conséquences manifestement excessives ; dans ce dernier cas, le premier président peut aussi prendre les mesures prévues aux articles 517 à 522. (').
Les conséquences manifestement excessives supposent un préjudice irréparable et une situation irréversible en cas d'infirmation.
Le caractère manifestement excessif des conséquences de l'exécution provisoire ordonnée ne doit être apprécié qu'au regard de la situation du débiteur. Il n'entre pas dans les pouvoirs du premier président saisie d'une telle demande d'apprécier la régularité ou le bien-fondé de la décision entreprise. (cf. Cass., civ. 2,, 6 décembre 2007, 06-19.134, Publié au bulletin).
L'absence alléguée de motivation de l'injonction, au visa de l'article 455 du code de procédure civile, est sanctionnée par l'annulation de la première décision. Elle est dès lors sans pertinence s'agissant des conséquences manifestement excessives. A titre surabondant, la simple lecture de la décision dément l'absence de motivation alléguée, les clauses visées par l'injonction font l'objet d'une analyse particulièrement détaillée en fonction de leur nature.
S'agissant de l'imprécision de la mesure d'injonction, dans l'ordonnance de la présente cour invoquée à plusieurs reprises par les demanderesses (CA [Localité 5] 5-15, ord. du 1er juillet 2020 - RG 20/03760), il était enjoint à des sociétés de " mettre en conformité les Statuts (') avec le droit de la concurrence ", ce qui revêtait un caractère particulièrement imprécis puisqu'aucune stipulation n'était visée.
En l'espèce, le dispositif de la décision constate la nullité de clauses expressément désignées par leurs numéros, et il est demandé de cesser les pratiques consistant à mentionner lesdites clauses.
Dans l'ordonnance précitée du 1er juillet 2020, il s'agissait en outre d'une injonction de l'Autorité de la concurrence et conformément à la jurisprudence en la matière, il était fait référence au fait que la violation du principe du contradictoire entraîne un risque sérieux d'annulation de la décision attaquée, ce qui est un critère non pertinent s'agissant des dispositions de l'article 524 du code de procédure civile ici en cause.
Les clauses annulées sont visées, la motivation de la décision permet d'en connaître précisément le contenu, la mesure d'injonction concerne les contrats de distribution conclus par Apple avec un opérateur désigné et partie au litige et non tout contrat de distribution en général avec tout opérateur.
La mise en cause d'Apple France a fait l'objet d'un débat devant le premier juge. L'inclusion de la société Apple Sales International aux côtés des deux autres sociétés n'est pas susceptible en elle-même de créer une impossibilité d'exécution particulière.
Les dispositions de l'article L.442-6 du code de commerce dans sa version applicable au présent litige font état de " partenaire commercial " et non uniquement de cocontractant.
Le fait que le tribunal aurait statué ultra petita, comme le prétendent les défenderesses ou, au contraire, qu'il ait tiré les conséquences de l'annulation au titre de clauses accessoires, et non autonomes, comme l'expose le Ministre, procède d'un débat de fond et est sans lien avec le risque de conséquences manifestement excessives.
Il sera rappelé que les difficultés d'exécution d'un titre sont de la compétence du juge de l'exécution et que par ailleurs, avant de faire appel, les demanderesses auraient pu saisir le premier juge d'une requête en interprétation sur le fondement de l'article 461 du code de procédure civile.
Les dispositions de l'article L. 442-6 I 2° du code de commerce dans sa version applicable au litige prévoient que le ministre chargé de l'économie et le ministère public peuvent demander à la juridiction saisie d'ordonner la cessation des pratiques litigieuses.
Cette question relative à la portée de l'injonction notamment au titre d'autres contrats a été débattue en première instance et de fait, les demanderesses sollicitent que la présente juridiction substitue son analyse à celle du premier juge pour le contredire.
L'impact économique, financier et opérationnel invoqué par les demanderesses n'est étayé d'aucun élément concret, telle des prévisions chiffrées. Le volume représenté par la distribution en cause n'est pas même évoqué, aucune donnée financière ou opérationnelle n'est apportée. Ainsi ces considérations formulées en termes particulièrement généraux sont insusceptibles d'étayer le risque invoqué. Il en résulte que les demanderesses ne démontrent pas les conséquences concrètes de l'exécution provisoire sur leur situation, au-delà des inconvénients nécessairement subis par une partie perdante à un procès et découlant de sa condamnation.
Le fait qu'il serait particulièrement difficile d'insérer à nouveau les clauses en question, dans l'hypothèse où la première décision serait infirmée, revêt lui-aussi un caractère théorique.
De nouveau, en l'absence de tout élément chiffré, rien ne caractérise, de manière concrète, un déséquilibre économique tel, cette fois en leur défaveur, que les demanderesses seraient dans l'impossibilité d'insérer de nouveau lesdites clauses, qui auraient pourtant été reconnues licites par la cour. Cette allégation est purement hypothétique et doit être mise en regard avec l'importance pour les opérateurs de la distribution de l'appareil en cause. De fait, la licéité des clauses signifierait, comme l'expose le Ministre de l'Economie, qu'elles sont le fruit de la négociation effective des parties et que leur renégociation est possible.
Il convient par conséquent de relever que les griefs des demanderesses à l'encontre de la première décision visent en réalité à remettre en cause son bien-fondé et partant à invoquer des moyens d'annulation ou de réformation et non un risque de conséquences manifestement excessives au sens des dispositions susvisées. Il n'appartient pas au premier président de substituer son analyse à celle du juge du fond.
Une telle demande excède les pouvoirs que le premier président tient de l'article 524 (ancien) du code de procédure civile.
La preuve d'un préjudice irréparable et d'une situation irréversible en cas d'infirmation n'est pas rapportée, de sorte que le risque de conséquences manifestement excessives n'est pas démontré.
A titre subsidiaire, les demanderesses se prévalent des dispositions de l'article 524 du code de procédure civile (ancien) dont il résulte que lorsque l'exécution provisoire a été ordonnée, elle peut être arrêtée par le premier président, " si elle est interdite par la loi ".
Cette demande procède d'une confusion sur la portée de ces dispositions qui visent l'hypothèse où l'exécution provisoire elle-même est interdite par la loi, par des dispositions expresses, comme par exemple l'article R. 153-8, alinéa 2 du code de commerce, et non l'allégation en l'espèce de l'absence de précision de la décision.
La demande d'arrêt de l'exécution provisoire de la première décision sera rejetée.
Les demanderesses seront condamnées aux dépens, sans possibilité de recouvrement direct, l'article 699 du code de procédure civile n'étant pas applicable à la présente procédure où le ministère d'avocat n'est pas obligatoire, ainsi qu'à payer (ensemble) la somme de 10 000 euros au Ministre et à la société Bouygues Telecom, chacun. Aucune disposition ne s'oppose à ce que le Ministre puisse être indemnisé des frais irrépétibles qu'il a exposés dans le cadre de la présente instance.