Tribunal judiciaire, ch3 cab1 ctx civil, 19 juin 2026 — n° 26/00373
Synthèse de la décision
Question juridique
La déchéance du terme d'un prêt personnel peut-elle être prononcée sans mise en demeure préalable ?
Principe retenu
La déchéance du terme d'un prêt personnel peut être prononcée même en l'absence de mise en demeure préalable, mais la demande de constatation de cette déchéance peut être déclarée irrecevable si elle ne respecte pas les conditions de recevabilité. En cas de déséquilibre économique entre les parties, le juge peut débouter la demande de condamnation.
Faits clés
- Prêt personnel de 5 000 € consenti à Mme [B] [Y] par BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE
- Déblocage des fonds le 2 octobre 2023
- Notification de déchéance du terme le 7 mai 2024
- Assignation de Mme [B] [Y] par la SAS EOS FRANCE le 5 novembre 2025
- Absence de comparution de Mme [B] [Y] lors de l'audience
Articles cités
article R.312-35 du code de la consommation
article 514 du code de procédure civile
article 472 du code de procédure civile
Exposé du litige
EXPOSE DU LITIGE
Suivant offre préalable acceptée le 14 septembre 2023, la société BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE a consenti à Mme [B] [Y] un prêt personnel n° 43061369729002 d’un montant de 5 000,00 € remboursable par 12 mensualités de 442,82 € hors assurance au taux nominal conventionnel de 11,39 %.
Les fonds ont été débloqués le 2 octobre 2023.
Par courrier en date du 7 mai 2024, la société BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE a notifié à Mme [B] [Y] la déchéance du terme.
Par acte de commissaire de justice en date du 5 novembre 2025, la SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE a fait assigner Mme [B] [Y] devant le juge des contentieux de la protection du tribunal judiciaire de Melun et demande, sous le bénéfice de l'exécution provisoire, de :
- constater que la déchéance du terme est acquise et, à défaut, prononcer la résiliation judiciaire du prêt sur le fondement des articles 1227 et suivants du code civil ;
- condamner Mme [B] [Y] à lui payer la somme de 5 033,53 €, majorée des intérêts au taux conventionnel, à compter du 7 mai 2024, et subsidiairement la somme de 4 534,96 € au titre du capital restant dû si elle était déchue du droit aux intérêts.
- condamner Mme [B] [Y] à lui payer la somme de 600,00 € sur le fondement de l'article 700 du code de procédure civile, outre les entiers dépens.
L’affaire a été plaidée à l’audience du 14 avril 2026, à laquelle le juge a soulevé d’office l’éventuelle irrecevabilité des demandes en paiement au regard de la forclusion éventuellement acquise, de la régularité de la déchéance du terme considérée et des moyens relatifs aux irrégularités du contrat de crédit sanctionnées par la nullité de celui-ci ou la déchéance du droit aux intérêts.
La SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE, représentée par son avocat, maintient les demandes formées dans son assignation. Elle fait remarquer qu’il n’y a pas de mise en demeure préalable à la déchéance du terme mais qu’elle a formé à titre subsidiaire une demande de résolution judiciaire du contrat.
Citée par acte remis à personne, Mme [B] [Y] ne comparaît pas.
L’affaire est mise en délibéré au 19 juin 2026.
Motivations de la décision
MOTIVATION DE LA DÉCISION
Aux termes de l’article 472 du code de procédure civile, lorsque le défendeur ne comparaît pas, il est néanmoins statué sur le fond et il n’est fait droit à la demande que dans la mesure où elle apparaît régulière, recevable et bien fondée.
En vertu de l’article R.632-1 du code de la consommation, le juge peut relever d'office toutes les dispositions du présent code dans les litiges nés de son application.
I. Sur la recevabilité de l’action
Sur la forclusion
L'article R.312-35 du code de la consommation dispose qu'à peine de forclusion, les actions en paiement engagées devant le tribunal judiciaire à l'occasion de la défaillance de l'emprunteur doivent être formées dans les deux ans de l'événement qui leur a donné naissance.
Cet événement est caractérisé par le non-paiement des sommes dues à la suite de la résiliation du contrat ou de son terme ou le premier incident de paiement non régularisé.
En l'espèce, il ressort de la vérification des relevés de compte et du dossier fournis en demande que la créance n’est pas affectée par la forclusion.
L’action en paiement est donc recevable.
Sur la déchéance du terme
En vertu de l’article 1103 du code civil, les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites. Elles doivent être exécutées de bonne foi.
Si le contrat de prêt peut prévoir que la défaillance de l’emprunteur entraînera la déchéance du terme, celle-ci ne peut, sauf disposition expresse et non équivoque, être déclarée acquise au créancier sans la délivrance d’une mise en demeure restée sans effet, précisant le délai dont dispose le débiteur pour y faire obstacle. Cette règle est d’application générale pour tout prêt de somme d’argent, dont les prêts à la consommation
En l’espèce, les stipulations contractuelles ne font pas référence à la nécessité d’une mise en demeure préalable au prononcé de la déchéance du terme, mais elles ne l’excluent pas expressément.
Or, il convient de constater que la SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE ne justifie pas avoir adressé à Mme [B] [Y] une mise en demeure préalable à la déchéance du terme, dès lors que la mise en demeure adressée à Mme [B] [Y] ne satisfait pas aux exigences précitées, en ce qu’elle ne constitue pas une mise en demeure préalable pour le débiteur d’avoir à s’acquitter du paiement des échéances échues et impayées avant un délai déterminé, à peine de déchéance du terme si celle-ci demeurait infructueuse.
Il en résulte que la déchéance du terme ne pouvait être valablement prononcée par la SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE .
Elle sera donc déclarée irrecevable en sa demande de constat d’acquisition de la déchéance du terme.
II. Sur la résolution judiciaire
La stipulation d'une clause résolutoire de plein droit ne fait pas obstacle à ce que l'un des co-contractants puisse demander la résolution judiciaire du contrat, en application de l'article 1227 du code civil, en cas d'inexécution par le débiteur de ses obligations.
Dans ce cas, le contrat n'est point résolu de plein droit, le juge ne prononçant la résolution du contrat qu'après s'être assuré de la réalité du manquement évoqué et uniquement si la gravité dudit manquement justifie une telle résolution.
En l'espèce, il résulte de l’examen des pièces versées aux débats, et notamment de l’offre préalable de prêt, de l’historique des paiements et du décompte de la créance, que Mme [B] [Y] n'a pas respecté ses engagements contractuels.
Le manquement continu ou renouvelé de l'emprunteur à satisfaire son obligation de paiement régulier des échéances du prêt personnel, revêt une gravité suffisante pour justifier la résolution du contrat de crédit.
Il convient, en conséquence, de prononcer la résolution du contrat de prêt conclu entre Mme [B] [Y] et la SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE , le 14 septembre 2023.
III. Sur la demande principale en paiement
Sur la déchéance du droit aux intérêts contractuels
Par application de l’article L. 312-16 du code de la consommation, avant de conclure le contrat de crédit, le prêteur vérifie la solvabilité de l'emprunteur à partir d'un nombre suffisant d'informations, y compris des informations fournies par ce dernier à la demande du prêteur. Le prêteur consulte le fichier (FICP) prévu à l'article L.751-1, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné à l'article L.751-6, sauf dans le cas d'une opération mentionnée au 1 de l'article L.511-6 ou au 1 du I de l'article L.511-7 du code monétaire et financier.
Il incombe au créancier qui réclame l'exécution d'un contrat d'en établir la régularité au regard des textes d'ordre public sur la consommation, et donc de prouver qu'il a bien procédé à la vérification de la solvabilité en exigeant les pièces justificatives nécessaires.
De simples déclarations non étayées faites par un consommateur ne peuvent, en elles-mêmes, être qualifiées de suffisantes si elles ne sont pas accompagnées de pièces justificatives.
L’article L. 341-2 du même code prévoit que le prêteur qui n’a pas respecté les obligations fixées aux articles L. 312-14 et L. 312-16 est déchu du droit aux intérêts, en totalité ou dans la proportion fixée par le juge.
En l'espèce, le prêteur justifie avoir consulté le fichier national des incidents de remboursement des crédits aux particuliers (FICP) mais ne produit pas le résultat de cette consultation de sorte qu’il n’est pas conforme. Par ailleurs, elle ne produit pas la fiche d'évaluation sommaire prévue par l’article L.312-17 du code de la consommation ni de justificatifs des charges de l’emprunteuse. Seuls deux bulletins de salaire de juillet août 2023 sont communiquées au titre des ressources de cette dernière.
Dès lors, le prêteur ne justifie pas avoir vérifié la solvabilité de ce dernier avant la conclusion du contrat à partir d'un nombre suffisant d'informations.
Compte tenu de l’historique des paiements et du nombre de mensualités impayées, ce manquement justifie le prononcé d’une déchéance totale du droit aux intérêts.
La SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE sera en conséquence déchue de son droit aux intérêts conventionnels à compter de la date de la conclusion du contrat.
Sur la déchéance du droit aux intérêts légaux
Bien que déchu de son droit aux intérêts, le prêteur est fondé, en vertu de l’article 1231-7 du code civil, à réclamer à l’emprunteur le paiement des intérêts au taux légal sur le capital restant dû à compter de la mise en demeure, le taux d’intérêt légal étant majoré de plein droit deux mois après le caractère exécutoire de la décision de justice en application de l’article L.313-3 du Code monétaire et financier.
Cependant, la Cour de Justice a édicté le principe selon lequel “le juge national chargé d’appliquer, dans le cadre de sa compétence, les dispositions du droit communautaire, a l’obligation d’assurer le plein effet de ces normes, en laissant au besoin inappliquée, de sa propre initiative, toute disposition contraire de la législation nationale, même postérieure, sans qu’il ait à demander ou à attendre l’élimination préalable de celle-ci” (CJCE, 9 mars 1978, aff.
Dispositif
PAR CES MOTIFS
Le juge des contentieux de la protection, statuant publiquement, par mise à disposition au greffe, par jugement réputé contradictoire et en premier ressort,
DÉCLARE l’action recevable ;
DÉCLARE irrecevable la demande tendant au constat de l’acquisition de la déchéance du terme ;
PRONONCE la résolution et la déchéance du droit aux intérêts relatives au contrat de prêt n° 43061369729002 en date du 14 septembre 2023, signé entre la BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE et Mme [B] [Y] ;
CONDAMNE Mme [B] [Y] à payer à la SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE la somme de 4 543,96 €, arrêtée au 1er octobre 2025, au titre du capital restant dû, et ce, sans intérêt, ni contractuel ni légal ;
DÉBOUTE la SAS EOS FRANCE VENANT AUX DROITS DE BNP PARIBAS PERSONNAL FINANCE du surplus de ses prétentions ;
CONDAMNE Mme [B] [Y] aux dépens ;
RAPPELLE que l’exécution provisoire est de droit ;
Ainsi jugé et prononcé par mise à disposition du jugement au greffe du tribunal judiciaire, le 19 juin 2026, les parties en ayant été préalablement avisées dans les conditions prévues au deuxième alinéa de l’article 450 du code de procédure civile, la minute étant signée électroniquement par le juge et par la greffière.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la déchéance du terme ?
La déchéance du terme est une clause qui permet à un créancier de demander le remboursement immédiat d'un prêt lorsque certaines conditions ne sont pas respectées, comme le non-paiement des mensualités.
Est-il obligatoire d'envoyer une mise en demeure avant de prononcer la déchéance du terme ?
Non, la mise en demeure n'est pas toujours obligatoire pour prononcer la déchéance du terme, mais elle est souvent recommandée pour éviter des litiges.
Quels sont les effets d'une résolution judiciaire d'un contrat de prêt ?
La résolution judiciaire d'un contrat de prêt entraîne l'annulation des obligations des parties, mais peut également impliquer le remboursement du capital restant dû.
Comment se déroule une audience pour un litige sur un prêt personnel ?
Lors de l'audience, le juge examine les demandes des parties, évalue la recevabilité des actions et peut rendre une décision sur le fond du litige.
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