MOTIVATION
Sur la responsabilité de la banque
Le tribunal a jugé que la banque avait manqué à son obligation d'éclairer l'emprunteur sur l'intérêt de l'assurance proposée et sur le bénéfice qu'il pourrait en retirer compte-tenu de sa situation personnelle.
L'appelant soutient que la banque a commis une faute engageant sa responsabilité en ne lui proposant pas une police d'assurance conforme aux conditions du contrat de prêt, à ses propres exigences de couverture et en adéquation à ses besoins, et en ne l'informant pas des exclusions de cette assurance, n'ayant reçu cette information que lors de la notification de son adhésion ; qu'elle a manqué à son obligation de mise en garde en ne l'informant pas des risques encourus en souscrivant une police partielle.
L'intimée réplique que la clause contestée par l'appelant n'est pas une exclusion de garantie mais une condition de garantie ; que ces conditions de garantie lui ont été imposées par l'assureur au moment de l'examen du dossier et qu'elle n'avait aucune possibilité d'en aviser l'emprunteur en amont de sorte qu'aucune faute ne peut lui être imputée.
Aux termes de l'article 1147 du code civil, dans sa version ici applicable, le débiteur est condamné, s'il y a lieu, au paiement de dommages et intérêts, soit à raison de l'inexécution de l'obligation, soit à raison du retard dans l'exécution, toutes les fois qu'il ne justifie pas que l'inexécution provient d'une cause étrangère qui ne peut lui être imputée, encore qu'il n'y ait aucune mauvaise foi de sa part.
Le banquier, qui propose à son client auquel il consent un prêt, d'adhérer au contrat d'assurance de groupe qu'il a souscrit à l'effet de garantir, en cas de survenance de divers risques, l'exécution de tout ou partie de ses engagements, est tenu de l'éclairer sur l'adéquation des risques couverts à sa situation personnelle d'emprunteur, la remise de la notice ne suffisant pas à satisfaire à cette obligation (Ass. Plénière 2 mars 2007, pourvoi n°06-15.267).
Il incombe au banquier, débiteur de cette obligation, de rapporter la preuve de son exécution.
En l'espèce, M. [T] [K] a souscrit auprès du Crédit Agricole un prêt immobilier le 23 juin 2008 d'un montant de 142 197 euros au taux de 5,4% remboursable sur 30 ans.
La banque lui a proposé un contrat d'assurance de groupe souscrit par elle auprès de CNP Assurances couvrant à 100% les risques décès, perte totale et irréversible d'autonomie et incapacité temporaire de travail au taux annuel de 0,44%, « sous réserve d'accord » de l'assureur.
Par courrier du 10 juillet 2008, la banque l'a informé que « l'étude de [son] dossier a conduit l'assureur à (le) garantir pour les risques suivants :
- décès
- perte totale et irréversible d'autonomie uniquement si elle résulte d'un accident
- incapacité temporaire totale uniquement si elle résulte d'un accident.
L'accident est défini au contrat d'assurance souscrit comme suit : « toute atteinte corporelle résultant directement de l'action soudaine d'une cause extérieure et non intentionnelle de la part de l'assuré ».
Il en résulte que l'information sur l'existence non pas d'une exclusion de garantie, mais des conditions de la garantie accordée par l'assureur, n'a été communiquée à l'assuré que postérieurement à la souscription du prêt.
Aucune stipulation contractuelle ne prévoit que l'adhésion de l'emprunteur au contrat groupe est une condition d'octroi du prêt.
Néanmoins, M. [T] [K] était âgé de 48 ans lors de la souscription du prêt, qu'il s'engageait à rembourser sur une durée de 30 années soit jusqu'à l'âge de 78 ans, et l'assurance offerte l'exposait objectivement à un défaut de couverture du prêt en cas de maladie engendrant une incapacité temporaire totale ou une perte totale et irréversible d'autonomie.
Dès lors, il existait une inadéquation entre sa situation et les garanties accordées par l'assureur, et la banque était tenue de l'éclairer sur le risque de défaut d'assurance dans cette hypothèse, l'exposant à des conséquences financières majeures que l'assurance proposée ne garantissait pas, l'exécution de cette obligation n'étant pas réalisée par la remise de la notice sur les garanties souscrites.
Par conséquent, le Crédit Agricole, en n'éclairant pas son client sur l'inadéquation des garanties accordées dans le cadre du contrat d'assurance de groupe, a manqué à ses obligations contractuelles, et le jugement est confirmé.
Sur le préjudice indemnisable
Le premier juge a considéré que l'emprunteur n'établissait pas de lien de causalité entre la faute commise et le préjudice, dès lors que celui-ci n'avait jamais contesté les termes de l'assurance de son prêt, que notamment, courant juillet 2011, il avait sollicité une première prise en charge qui lui avait été refusée et qu'à ce moment-là, nécessairement informé des conséquences de la limitation contractuelle de la garantie, il n'avait pas pour autant manifesté sa volonté de souscrire une autre assurance.
L'appelant soutient que la faute de la banque a engendré pour lui une perte de chance de souscrire une assurance efficace à garantir le prêt ou de ne pas s'engager dans un prêt non garanti ; que toute perte de chance ouvre droit à réparation et qu'en l'occurrence, sa perte de chance de ne pas avoir à supporter le remboursement du prêt depuis sa perte totale et irréversible d'autonomie est intégrale.
L'intimée réplique que l'emprunteur avait la possibilité de contester la décision de l'assureur ou d'en chercher un autre, ce qu'il n'a pas fait ; qu'il ne rapporte pas la preuve que dûment informé, il aurait souscrit une autre garantie, ce d'autant que lors d'un premier refus de prise en charge, il n'avait pas souhaité souscrire une autre assurance ; que pour être indemnisable, la perte de chance doit être certaine et objective, ce qui n'est pas le cas ; subsidiairement, qu'il ne justifie pas que sa pathologie aurait pu être prise en charge par une autre assurance.
Le préjudice résultant du manquement de la banque à son devoir de conseil s'analyse en une perte d'une chance pour l'emprunteur de souscrire une assurance adaptée à sa situation personnelle, et toute perte de chance ouvre droit à réparation, sans que l'emprunteur ait à démontrer que, mieux informé et conseillé par la banque, il aurait souscrit de manière certaine une assurance garantissant le risque réalisé, ni à rapporter la preuve d'une perte de chance raisonnable (2e Civ., 15 septembre 2022, pourvoi n° 21-13.670).
Il en résulte que du seul fait du manquement de la banque à son devoir de conseil, M. [T] [K] a ici perdu une chance de contracter une autre assurance qui aurait couvert l'incapacité de travail qui lui a été reconnue, sans avoir à prouver que, s'il avait été parfaitement informé par la banque sur l'inadéquation de l'assurance offerte à sa situation, il aurait souscrit, de manière certaine, un contrat mieux adapté.
La réparation doit être mesurée à la chance perdue et ne peut être égale à l'avantage qu'aurait procuré cette chance si elle s'était réalisée.
L'appelant ne peut donc pas prétendre à être indemnisé à hauteur de l'intégralité des mensualités restant dues au titre du prêt et il convient d'évaluer l'intensité de l'aléa qui affecte la réalisation de la chance perdue.
En l'occurrence, le questionnaire relatif à l'état de santé du demandeur transmis à l'assureur au soutien de sa demande d'assurance n'est pas produit, mais il est certain, eu égard aux conditions d'assurance accordées par la CNP, qu'il présentait des risques de santé aggravés, de sorte que les chances d'obtenir une meilleure couverture étaient réduites.
Quand bien même un autre assureur lui aurait accordé une meilleure couverture, il doit être tenu compte du nécessaire surcoût engendré par les risques aggravés et l'emprunteur aurait dû mettre en balance les avantages et les inconvénients des différentes propositions.