MOTIFS :
Sur le harcèlement moral
Selon l'article L. 1152-1 du code du travail, aucun salarié ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel.
En vertu de l'article L. 1154-1 du même code (dans sa rédaction issue de la loi n°2016-1088 du 8 août 2016 - art. 3) lorsque survient un litige relatif à l'application des articles L. 1152-1 à L. 1152-3 et L. 1153-1 à L. 1153-4, le candidat à un emploi, à un stage ou à une période de formation en entreprise ou le salarié présente des éléments de fait laissant supposer l'existence d'un harcèlement.
Au vu de ces éléments, il incombe à la partie défenderesse de prouver que ces agissements ne sont pas constitutifs d'un tel harcèlement et que sa décision est justifiée par des éléments objectifs étrangers à tout harcèlement.
Le juge forme sa conviction après avoir ordonné, en cas de besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles.
Mme [S] invoque :
- l'absence d'intégration : le partage d'un bureau pendant deux mois avec Mme [J], l'achat d'un ordinateur portable à ses frais, l'attente jusqu'au mois d'avril 2017 pour obtenir une adresse mail professionnelle, l'absence d'apparition sur le site internet de la clinique
- l'absence de locaux dédiés à son activité professionnelle : elle a déménagé à de multiples reprises pendant la relation de travail
- l'absence de personnel entraînant une surcharge de travail et notamment la mise à disposition d'un secrétariat qu'à compter de janvier 2017 (était mis à sa disposition provisoirement le secrétariat de la médecine polyvalente) bien qu'elle ait dénoncé cette situation par mail le 31 août 2017 à M. [W]
- des intimidations de la part de M. [W], directeur de la société et les agissements de Mme [F], DRH,
- la dégradation de son état de santé.
Elle établit par l'attestation de M. [Y], médecin acupuncteur libéral, ne pas avoir eu de local de consultation fixe au début de son activité et avoir été hébergée dans l'un des deux bureaux du service de M. [Y] jusqu'en janvier 2017, date de son installation au premier étage de la clinique.
Un échange de courriels des 18 et 19 octobre 2016 établit que des tensions sont apparues dans la relation entre Mme [S] et M. [W], dès la prise de fonction de Mme [S], celle-ci écrivant être 'navrée de la tournure de (leur)s propos' la veille, M. [W] écrivant quant à lui avoir eu un 'échange assez houleux avec le docteur [S]' qui lui avait 'reproché un certain nombre de chose, notamment de ne pas la respecter'. En avril 2017, une réunion a été proposée par M. [W] à Mme [S], le directeur lui écrivant : « Il semble qu'il y a un très gros décalage entre vos attentes et l'organisation que nous proposons pour ce projet aujourd'hui.
Votre confiance envers l'établissement semble très réduite' Je propose au Docteur [O] et à [N] de faire un ultime point ensemble autour de la mise en 'uvre de ce projet. ». Contrairement à ce que soutient Mme [S], ce courriel n'est pas intervenu à la fin de sa période d'essai. Par son contenu, ce courriel est révélateur de désaccords persistants entre les parties et pouvait laisser entrevoir par sa formulation une remise en cause du projet d'ouverture d'un centre de la douleur lequel n'a effectivement pas été ouvert, une simple consultation de la douleur s'y étant substituée.
Ces échanges intervenaient dans un contexte d'installation matérielle insatisfaisante pour la salariée. Ce n'est en effet qu'en avril 2017 que Mme [S] bénéficiera d'une adresse professionnelle et les courriels adressés en novembre et décembre 2016, sur l'adresse personnelle wanadoo de la salariée, établissent que le 6 décembre 2016, les outils de facturation n'étaient pas mis à la disposition de Mme [S] alors que ses consultations débutaient le 12 décembre 2016.
C'est en août 2017 que l'affectation d'un secrétariat à mi-temps a été envisagée par la responsable des unités de soins. Toutefois, le retard de frappe des comptes rendus de consultation dénoncé par Mme [S] a perduré jusqu'en août 2017 malgré le recours à un secrétariat externalisé.
Le 6 octobre 2017, Mme [S] informait le directeur de son insatisfaction quant à la qualité des prestations de la secrétaire affectée à son service.
Le service de Mme [S] a déménagé au 3ème étage en septembre 2018.
Il résulte du courriel adressé le 1er mai 2019 qu'un nouveau déménagement des locaux de consultation de Mme [S] est intervenu le 30 avril et qu'elle n'en a été informée que la veille par le directeur des services SI.
Par un courriel du 20 juin 2019, Mme [S] a dénoncé auprès de Mme [A], médecin du travail, l'intimidation dont elle estime avoir été victime de la part du directeur de la société et des excès de zèle de Mme [F], DRH, par une action de contrôle de ses plannings et des refus à ses demandes de remboursement de frais, refus de transmission de mails et courriers la concernant, non transmission de formation au groupe [5].
Les trois agissements précis ainsi dénoncés ne sont toutefois pas matériellement établis par les pièces versées au débat.
Le courriel de Mme [F], DRH, destiné à sa collègue mais adressé le 19 juin 2019 par erreur à Mme [A] en réponse à l'annonce de son arrêt de travail mentionne 'elle nous aura vraiment tout fait..' dénotant une image négative auprès de la DRH et une absence d'estime de cette dernière à l'égard de Mme [S].
Il résulte par ailleurs des échanges que le directeur de la société n'associait pas Mme [S] aux réunions avec les organismes de tutelle (ARS, CPAM), bien que l'ayant sollicitée pour disposer des données nécessaires notamment en mai 2017 mais sans lui faire retour des décisions relatives à l'autorisation d'ouvrir non seulement des consultations douleurs mais un véritable centre de la douleur.
Ne sont pas établis par les pièces communiquées, ni l'achat d'un ordinateur portable à ses frais, ni aucun acte d'intimidation de la part de M. [W], directeur de la société.
Ainsi, sont établis l'absence de locaux dédiés à son activité professionnelle et les déménagements de locaux qui lui ont été imposés en 2017 et 2019 et l'absence de personnel entraînant une surcharge de travail, la mise à disposition d'un secrétariat à compter de janvier 2017, l'absence de mention de son affectation et de son service sur le site internet de la clinique pendant 18 mois, la persistance de dysfonctionnement de celui-ci jusqu'en 2019, une mise à l'écart des relations avec les organismes de tutelle, des tensions avec le directeur et une absence d'estime de la part de la DRH.
La fiche médicale établie par le médecin du travail le 29 janvier 2019 et communiquée par Mme [S] mentionne un suivi hebdomadaire par un thérapeute psychanalyste et prévoit une étude de poste et des conditions de travail.
Mme [S] a été placée en arrêt de travail à compter du 19 juin 2019 pour épuisement professionnel.
Pris dans leur ensemble, ces éléments laissent supposer l'existence d'une situation de harcèlement moral.
La société fait valoir que le partage de bureau est régulier au sein de la clinique qui manque de locaux. Les échanges de courriels versés aux débats établissent la réalité de ce manque de locaux.
Elle établit que l'absence initiale de mention du docteur [S] sur le site internet de la clinique est due à un dysfonctionnement du lien ente ledit site et l'outil de reporting ce qui n'a pas permis la mise à jour automatique du site pour vingt professionnels de santé dont Mme [S]. Il y a été remédié en septembre 2017 comme cela résulte du courriel du 11 septembre 2017 du secrétariat de direction qui a inventorié les difficultés de mise à jour du site. Elle figurait par ailleurs sur l'annuaire des équipes médicales exerçant à l'hôpital privé [Etablissement 1] en refonte au 4 mai 2017.