MOTIFS DE LA DECISION
Sur la responsabilité de M. [K]
M. [E] soutient que':
- le docteur [K]'a failli à son obligation de bonne tenue de son dossier médical en ce qu'il ne comporte pas l'heure de la consultation alors que l'heure de prise en charge de la symptomatologie a une importance pour la détermination du taux de perte de chance. Alors que l'expert n'a pu retracer la chronologie des faits compte tenu de cette carence, il considère que l'erreur de diagnostic est intervenue moins de 6 heures après le début des douleurs
- le diagnostic du médecin qui n'a pas envisagé une torsion testiculaire n'est pas conforme à l'article R. 4127-33 du code de la santé publique qui impose un diagnostic élaboré avec le plus grand soin et le recours nécessaires à des examens complémentaires urgents
- cette erreur de diagnostic est à l'origine d'un retard de prise en charge et, sans cette erreur, la torsion testiculaire aurait été prise en charge avant la fin du délai de 6 heures conférant ainsi 93,1 % de conserver un testicule fonctionnel. Or, l'acte chirurgical a été réalisé plus de 48 heures après le début des symptômes de sorte que ses chances de conserver un testicule fonctionnel ont été réduites à 0%
- il est donc fondé à solliciter la réparation intégrale de son préjudice.
M. [K] estime que'sa responsabilité ne saurait être retenue :
- le diagnostic d'épididymite était plausible et conforme aux données acquises de la science puisque les symptômes d'une telle pathologie et ceux de la torsion testiculaire sont similaires et sources de confusion et d'erreur de diagnostic
- il n'a pas été informé par le patient des douleurs testiculaires antérieurs à la prise en charge
- l'expert n'a retenu aucune faute qui lui serait imputable ayant considéré que l'examen a été conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science
- d'ailleurs, le médecin urgentiste initialement contacté n'a pas retenu un niveau d'urgence puisque M. [E] a été orienté vers un médecin généraliste et non vers un hôpital pour une prise en charge chirurgicale
- son erreur de diagnostic n'est donc pas fautive comme n'étant pas en lien avec un manquement à son obligation de moyens
- s'agissant du dossier médical dont il est prétendu qu'il a été rempli de manière lacunaire, il l'a complété avec exactitude et sérieux et ce conformément à ses exigences professionnelles. En toute hypothèse, ce grief ne saurait constituer une faute du praticien
- concernant le délai de prise en charge, l'expert a admis qu'une torsion testiculaire doit être prise en charge dans les 6 heures pour éviter toutes séquelles. Il appartient à M. [E] d'établir l'heure de début de la consultation.
Sur ce,
- Sur la faute du praticien
Aux termes de l'article 1142-1 I du code de la santé publique, hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute.
La faute est caractérisée lorsque le comportement n'est pas celui attendu d'un médecin diligent, c'est-à-dire lorsqu'il n'a pas donné au patient des soins consciencieux, attentifs et conformes aux données acquises de la science à la date à laquelle les soins ont été prodigués. Cette obligation légale de moyen concerne également le diagnostic du médecin, ses investigations ou mesures préalables, le traitement et le suivi du traitement.
Cette preuve peut être rapportée par tous moyens, y compris par des présomptions graves, précises et concordantes et il incombe au juge du fond d'apprécier la valeur et la portée des éléments de preuve soumis y compris des rapports d'expertise.
Les moyens soutenus par les parties ne font que réitérer, sans justification complémentaire utile, ceux dont les premiers juges ont connu et auxquels ils ont répondu par des motifs pertinents et exacts que la cour adopte, sans qu'il soit nécessaire de suivre les parties dans le détail d'une discussion se situant au niveau d'une simple argumentation.
Il convient seulement de souligner et d'ajouter les points suivants':
- M. [K] admet qu'il a commis une erreur dans le diagnostic d'une torsion testiculaire alors que ses constatations médicales établissaient une orchi-épididymite soit un problème infectieux
- si comme le soutient M. [K], l'erreur de diagnostic n'est pas en soi constitutive d'une faute de technique médicale et ne suffit pas à engager la responsabilité du médecin, pour autant, ce dernier, dans l'établissement de son diagnostic se doit de procéder aux examens et investigations les plus appropriés en se conformant aux données acquises de la science et à défaut de le faire, il commet une faute technique engageant sa responsabilité.
- dans sa lettre de consultation reproduite par l'expert judiciaire en page 7 de son rapport, le docteur [H], que M. [E] a consulté le 2 mars 2015, a indiqué que sur le plan clinique «'on note la notion de douleur brutale survenue samedi après-midi sans contexte infectieux motivant un avis médical urgent. Un traitement anti inflammatoire a alors été proposé (') L'examen d'aujourd'hui retrouve une bourse gauche inflammatoire très sensible à la palpation. Il n'y a pas de signe infectieux. l'ensemble du tableau est évocateur d'une torsion testiculaire évoluée (')'». Il précise que le patient a connu «'dans le passé des épisodes douloureux scrotal ['], spontanément résolutifs, pouvant suggérer des phénomènes de torsion et détorsion spontanée'»
- alors que le docteur [K] avait constaté un 'dème du testicule gauche avec douleurs à la palpation sans signe infectieux, et que sur interrogation du patient, ces douleurs s'inscrivaient dans un contexte d'absence de signe infectieux, d'absence de rapport sexuel récent et de signe urinaire, une telle existence de douleurs testiculaires sans fièvre devait faire évoquer le diagnostic de torsion testiculaire qui devait être prioritairement posé ce d'autant plus que les symptômes d'une telle pathologie étaient décelables sur interrogation du patient qui avait connu des épisodes antérieures de douleurs testiculaires spontanément résolutives
- comme le fait valoir le docteur [K], s'il ressort de la littérature médicale que les symptômes de l'orchiépididymite et de la torsion testiculaire sont similaires et sources de confusion, il devait à plus forte raison s'assurer de son diagnostic au moyen d'une échographie, qu'il a certes prescrit mais qui devait être réalisée en urgence compte tenu des effets délétères de l'écoulement du temps sur la prise en charge d'une telle pathologie dont était atteint M. [E] qui aurait dû être opéré en urgence le jour même de sa consultation
- en effet, cet examen aurait pu révéler un diagnostic différent susceptible de donner lieu à une prise en charge rapide et adaptée à l'état de ce dernier
- alors que le diagnostic d'une épididymite a été posé malgré l'absence de signe clinique infectieux et urinaire et sans qu'un prélèvement bactériologique et une échographie ne soient réalisés, l'erreur de diagnostic de la torsion testiculaire gauche que présentait M. [E] présente un caractère fautif.
Le jugement sera donc confirmé en ce qu'il dit que M. [K] a commis une faute dans la prise en charge de M. [E].
- Sur le préjudice et le lien de causalité
Ouvre droit à réparation le dommage corporel résultant de manière directe et certaine de la faute commise par le praticien. Dans le cas où celle-ci a compromis les chances d'un patient d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de cette faute et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage.