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Cour d'appel, chambre sociale, 29 mai 2026 — n° 26/00384

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Synthèse de la décision

Question juridique

La demande de reconnaissance de la faute inexcusable de l'employeur pour une maladie professionnelle est-elle recevable après prescription ?

Principe retenu

La reconnaissance de la faute inexcusable de l'employeur est soumise à des délais de prescription. Si l'action est introduite après l'expiration de ce délai, elle est déclarée irrecevable.

Faits clés

  • Mme [A] a déposé plainte pour violences et harcèlement par son conjoint, également employeur.
  • Elle a déclaré une maladie professionnelle en 2014 pour dépression majeure et anxiété généralisée.
  • La caisse primaire d'assurance maladie a pris en charge sa maladie au titre des risques professionnels.
  • Mme [A] a saisi le tribunal en 2019 pour faire reconnaître la faute inexcusable de son employeur.
  • Le tribunal a déclaré l'action irrecevable pour cause de prescription.

Dispositif

PAR CES MOTIFS La cour, statuant publiquement, par décision contradictoire et en dernier ressort : Ordonne la majoration au taux maximum de la rente versée depuis le 18 juin 2025 à Mme [P] [A] ; Dit que cette majoration suivra l'évolution du taux d'incapacité permanente en cas d'aggravation de l'état de santé de la victime prise en charge par son organisme de sécurité sociale ; Fixe l'indemnisation du préjudice de Mme [P] [A] à la suite de la faute inexcusable de la société [1], aux sommes suivantes : - 3 300 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire total, - 2 737,50 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire partiel, - 18 000 euros au titre des souffrances endurées, - 500 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, Rappelle que la caisse primaire d'assurance maladie de [Localité 1] est tenue de faire l'avance de ces sommes qu'elle pourra récupérer auprès de la société [1], en ce compris les frais d' expertise et le capital représentatif de la majoration de rente ; Avant dire droit sur le déficit fonctionnel permanent, le préjudice d'agrément et le préjudice sexuel, ordonne un complément d' expertise ; Désigne pour y procéder le docteur [I] [Q], [Adresse 4] ([XXXXXXXX01] [Courriel 1]) en lui confiant la mission, après avoir convoqué préalablement les parties et leurs avocats, de : - recueillir les déclarations des parties et éventuellement celles de toute personne informée, prendre connaissance de tous documents utiles, - donner à la cour tous éléments aux fins d'évaluation des préjudices allégués par la victime au titre : de la nécessité de l'assistance d'une tierce personne avant consolidation, et en quantifier le besoin en heures par jour ou par semaine, du préjudice d'agrément qui pourrait être allégué par la victime en donnant un avis médical sur l'impossibilité de se livrer à des activités spécifiques sportives ou de loisir, et son caractère définitif, sans prendre position sur l'existence ou non d'un préjudice afférent à cette allégation, du préjudice sexuel, du déficit fonctionnel permanent dans ses dimensions de souffrances physiques et psychologiques, d'atteinte aux fonctions physiologiques de la victime et de troubles dans les conditions d'existence, en chiffrant, par référence au "Barème indicatif des déficits fonctionnels séquellaires en droit commun" le taux éventuel du déficit imputable à la maladie professionnelle ; Enjoint à Mme [P] [A] de faire parvenir à l'expert ci-avant désigné, au moins 15 jours avant la date fixée pour les opérations d'expertise, toutes les pièces médicales relatives aux soins dispensés au titre de la maladie, faute de quoi le rapport ne sera établi par l'expert que sur les seuls éléments dont il disposera ; Dit que l'expert pourra s'adjoindre un sapiteur ; Dit que l'expert adressera un pré-rapport aux parties qui, dans les quatre semaines de la réception, lui feront connaître leurs observations auxquelles il devra répondre dans son rapport définitif qu'il devra adresser au greffe de la cour trois mois après avoir reçu l'avis du versement de la consignation ; Désigne Mme Fabienne Bideault, présidente de chambre à la chambre sociale de la cour d'appel de Rouen pour suivre les opérations d' expertise ; Dit qu'en cas d'empêchement, l'expert sera remplacé à la demande de la partie la plus diligente par simple ordonnance du magistrat de la chambre sociale chargé d'instruire l'affaire ; Fixe à 800 euros la provision à valoir sur ses honoraires qui devra être versée par la caisse primaire d'assurance maladie de [Localité 1] à la régie d'avances et de recettes de la cour dans le mois de la notification du présent arrêt ; Sursoit à statuer sur le déficit fonctionnel permanent, le préjudice d'agrément et le préjudice sexuel, le préjudice d'assistance par une tierce personne ; Dit que l'affaire sera appelée à l'audience du 8 décembre 2026 à 14h pour qu'il soit statué sur ces préjudices, le présent arrêt valant convocation ; Condamne la société [1] aux dépens d'appel d'ores et déjà exposés ; La condamne à payer à Mme [P] [A] la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article 700 du code de procédure civile. LE GREFFIER LA PRESIDENTE

Exposé du litige

* * * EXPOSÉ DES FAITS ET DE LA PROCÉDURE Mme [A] et M. [W] ont vécu en couple pendant plusieurs années de 2000 à 2013. Ils sont les parents de deux enfants nés respectivement en 2000 et 2003. Ils étaient associés au sein de la Sarl [1], société spécialisée dans le négoce de vins. M. [W] était détenteur de 50% des parts sociales et exerçait les fonctions de gérant salarié et Mme [A], détentrice de 50% des parts sociales, exerçait l'activité de comptable salariée. Mme [A] a déposé plainte à l'encontre de son conjoint le 18 décembre 2013 pour des faits de pénétrations sexuelles par violences, contraintes, menaces ou surprise ainsi que pour des faits de violences ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à 8 jours. Le 25 juin 2014, Mme [A] a établi une déclaration de maladie professionnelle au titre 'd'une dépression majeure et anxiété généralisée suite harcèlement et violences sur le lieu de travail.' La caisse primaire d'assurance maladie de [Localité 1] ( la caisse) a pris en charge le 6 octobre 2015 cette maladie au titre de la législation sur les risques professionnels. L'état de santé de Mme [A] a été déclaré guéri le 16 février 2016 et aucun taux d'incapacité permanente partielle ne lui a été attribué. Le 18 avril 2016, la salariée a déclaré une rechute prise en charge par la caisse le 3 mai 2016. L'état de santé de Mme [A] a été déclaré consolidé avec séquelles le 30 janvier 2025. Mme [A] a saisi le 30 décembre 2019 le tribunal judiciaire d'Evreux d'une demande de reconnaissance de la faute inexcusable de son employeur. Par jugement du 12 mai 2022, le pôle social du tribunal judiciaire d'Evreux a : - déclaré irrecevable comme prescrite l'action en reconnaissance de la faute inexcusable de l'employeur introduite par Mme [A] au titre de la maladie professionnelle déclarée le 25 juin 2014 du chef de syndrome anxio-dépressif, - débouté Mme [A] de ses demandes d'indemnisation subséquentes, - dit n'y avoir lieu à application de l'article 700 du code de procédure civile, - condamné Mme [A] aux dépens. Le jugement a été notifié à Mme [A] qui en a relevé appel le 10 juin 2022. Par arrêt du 20 décembre 2024, la cour d'appel de Rouen a : - infirmé le jugement du pôle social du tribunal judiciaire d'Evreux du 12 mai 2022 en toutes ses dispositions, Statuant à nouveau et y ajoutant : - déclaré recevable l'action en reconnaissance de la faute inexcusable introduite par Mme [P] [A] au titre de la maladie professionnelle déclarée le 25 juin 2014, - dit que la société [1] avait commis une faute inexcusable à l'origine de la maladie professionnelle de Mme [P] [A], -débouté Mme [P] [A] de sa demande de majoration de la rente, Avant dire droit sur l'indemnisation des préjudices allégués par Mme [P] [A] : - ordonné une expertise et désigné pour y procéder le docteur [I] [Q], - fixé à 1 400 euros la provision à valoir sur ses honoraires qui devrait être versée par la caisse primaire d'assurance maladie de [Localité 1] à la régie d'avances et de recettes de la cour dans le mois de la notification du présent arrêt, - fixé à 3 000 euros la provision à valoir sur l'indemnisation des préjudices de Mme [P] [A], - dit que les sommes dues à Mme [P] [A] au titre de son indemnisation complémentaire (en ce compris la provision dans un premier temps) seraient avancées par la caisse primaire d'assurance maladie de [Localité 1], - condamné la société [1] à rembourser à la caisse primaire d'assurance maladie de [Localité 1] les sommes dont celle-ci aurait fait l'avance au titre de l'indemnisation des préjudices et des frais d'expertise, - condamné la société [1] aux dépens de première instance et d'appel d'ores et déjà engagés, - condamné la société [1] à payer à Mme [P] [A] la somme de 2 500 euros en application de l'article 700 du code de procédure civile. L'expert a déposé son rapport d'expertise le 2 mai 2025. L'affaire a été appelé à l'audience du 13 mai 2025 et renvoyée à l'audience du 9 septembre 2025.

Motivations de la décision

MOTIFS DE LA DÉCISION 1 /Sur la demande au titre de la majoration de rente Mme [A] expose que si la cour, au sein de son précédent arrêt, a dit n'y avoir lieu à statuer sur la majoration de la rente en ce qu'elle avait été déclarée guérie le 26 février 2016, il n'est pas contesté que dès le 3 mai 2016, la caisse a pris en charge une rechute de la maladie en date du 18 avril 2016 au titre de la maladie professionnelle du 24 janvier 2014. Elle précise que le 30 janvier 2025, soit postérieurement à l'arrêt rendu par la cour, le médecin a fixé la date de consolidation avec séquelles. En raison de cette consolidation avec séquelles, Mme [A] précise que la caisse lui a attribué une rente le 18 juin 2025. Ces éléments nouveaux étant apparus postérieurement à l'arrêt rendu par la cour d'appel le 20 décembre 2024, Mme [A] soutient qu'ils doivent être pris en compte en application de l'article 561 du code de procédure civile et qu'il convient en conséquence d'ordonner la majoration de la rente attribuée le 18 juin 2025. La société s'oppose à cette demande. Elle rappelle que la cour a débouté Mme [A] de sa demande par arrêt du 20 décembre 2024 au motif qu'elle avait été déclarée guérie le 26 février 2026. La caisse s'oppose également à cette demande rappelant que l'appelante en a été déboutée par arrêt du 20 décembre 2024. Sur ce ; Selon l'article L. 452-2 du code de la sécurité sociale, la victime d'une faute inexcusable reçoit une majoration des indemnités qui lui sont dues. Lorsqu'une indemnité en capital a été attribuée, le montant de la majoration ne peut dépasser le montant de ladite indemnité. Lorsqu'une rente a été attribuée, le montant de la majoration est fixée de telle sorte que la rente majorée allouée à la victime ne puisse excéder, soit la fraction du salaire annuel correspondant à la réduction de capacité, soit le montant de ce salaire dans le cas d'incapacité totale. Il en résulte qu'il n'y a majoration des indemnités dues au titre des accidents du travail et des maladies professionnelles, en cas de faute inexcusable, que si une indemnité en capital ou une rente a été attribuée. En l'absence d'indemnité en capital ou de rente, il ne peut y avoir majoration. En l'espèce, il n'est pas contesté que dans un premier temps, Mme [A] a été déclarée guérie, le 26 février 2016, qu'à la date de l'arrêt rendu par la cour le 20 décembre 2024, elle ne percevait aucune rente, de sorte qu'elle avait été déboutée de sa demande au titre de la majoration de celle-ci. Il n'est pas davantage contesté que par décision du 3 mai 2016, la caisse a pris en charge une rechute de la maladie professionnelle en indiquant expressément que celle-ci était imputable à la maladie professionnelle du 24 janvier 2014. Il est établi que l'état de santé de Mme [A] a été déclaré consolidé le 30 janvier 2025 avec séquelles et qu'une rente a été attribuée à l'appelante par décision du 18 juin 2025. En application de l'article 561 du code de procédure civile, la connaissance du litige dévolue aux juges d'appel s'étend aux faits survenus au cours de l'instance et depuis le jugement. En conséquence, au regard des nouveaux événements survenus au cours de l'instance d'appel, de la décision de la caisse du 18 juin 2025 attribuant une rente à Mme [A], il y a lieu de faire droit à sa demande. 2/ Sur la liquidation des préjudices Sur le déficit fonctionnel temporaire (DFT) Mme [A] se prévaut du rapport d'expertise et fonde son calcul sur une indemnité forfaitaire de 27 euros par jour pour solliciter la somme de 3 654 euros au titre de son incapacité temporaire totale et la somme de 2 956,50 euros au titre de son incapacité temporaire partielle, pour la période comprise entre le 6 avril 2015 et le 30 janvier 2025. La société conteste la pertinence de la période retenue ( du 6 avril 2015 au 1er février 2024) rappelant que l'état de santé de Mme [A] a été déclaré guéri le 16 février 2016. Elle conteste en outre la base journalière de 27 euros retenue considérant le montant excessif. La caisse s'associe aux observations faites par la société, rappelle que l'état de santé de Mme [A] a été déclaré guéri le 16 février 2016, de sorte qu'il y a lieu de rejeter les demandes fondées sur la période postérieure à cette date. Elle considère la base journalière retenue par l'appelante excessive et soutient que le taux journalier ne saurait dépasser 25 euros. Sur ce, Le déficit fonctionnel temporaire inclut pour la période antérieure à la consolidation la perte de qualité de vie et des joies usuelles de la vie courante durant la maladie traumatique. L'expert a retenu au sein de son rapport une date de consolidation au 30 janvier 2025 au regard de la rechute de la maladie professionnelle prise en charge par la caisse. Il fait état d'un arrêt de travail de Mme [A] du 24 janvier au 30 septembre 2014 puis de plusieurs autres arrêts de travail à compter du 22 mai 2017. Il indique qu'il existe une période d'incapacité temporaire totale pour les périodes suivantes : - du 6 au 20 avril 2015, - du 15 au 22 mai 2018, - du 17 janvier au 4 février 2019, - du 4 au 6 juillet 2021, - du 3 novembre au 14 décembre 2022, - du 18 au 19 décembre 2022, - du 1er janvier au 13 janvier 2023, - du 13 au 25 janvier 2023, - du 30 janvier 2023 au 1er février 2024. Il ajoute 'Entre-temps, il existe une période de déficit fonctionnel temporaire partiel pour un taux estimé à 30% jusqu'à la consolidation fixée au 30 janvier 2025". Au regard de la rechute prise en charge par la caisse, de la date de consolidation retenue, de la nature et de l'importance du déficit fonctionnel constaté, justifiant de retenir un taux journalier de base de 25 euros, il y a lieu d'accorder à Mme [A] une indemnisation à hauteur de 3 300 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire total et la somme de 2 737,50 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire partiel. Sur les souffrances endurées avant consolidation Mme [A] se prévaut de l'évaluation de l' expert pour appuyer sa demande à hauteur de 20 000 euros. La société indique que la fourchette d'indemnisation d'un pretium doloris côté 4/7 est comprise entre 8 000 et 20 000 euros, que Mme [A] n'apporte aucun élément justifiant l'octroi de la fourchette haute du barème, de sorte qu'il y a lieu de lui accorder une indemnisation à hauteur de 8 000 euros. La caisse s'en rapporte à justice sur la demande formulée par Mme [A]. Sur ce ; Les souffrances endurées indemnisent les souffrances tant physiques que morales endurées par la victime du fait des atteintes à son intégrité, à sa dignité et à son intimité et des traitements, interventions, hospitalisations qu'elle a subis depuis l'accident jusqu'à la consolidation. Après la consolidation, les souffrances chroniques sont une composante du déficit fonctionnel. En l'espèce, l'expert évalue les souffrances endurées à 4/7 en retenant la nature de l'affection initiale et le parcours de soins, avec une longue évolution, une souffrance psychique ayant conduit l'appelante à six tentatives d'autolyses médicamenteuses, dont l'une avec 'complication poplité externe'. Ce préjudice est justement indemnisé par l'allocation d'une somme de 18 000 euros. Sur le préjudice esthétique Mme [A] sollicite l'indemnisation de son préjudice esthétique temporaire, évalué à 1/7 par l'expert, à hauteur de 1 000 euros. La société indique que la fourchette d'indemnisation d'un préjudice esthétique temporaire côté 1/7 est comprise entre 100 et 1 500 euros, que Mme [A] n'apporte aucun élément justifiant l'octroi de la fourchette haute du barème, de sorte qu'il y a lieu de lui accorder une indemnisation à hauteur de 100 euros. La caisse s'en rapporte à justice sur la demande formulée par Mme [A]. Sur ce ; Ce poste de préjudice vise à réparer l'altération significative, dommageable et objectivement établie de l'apparence physique de la victime en lien avec l'accident du travail.
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