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Cour d'appel, sociale d salle 2, 10 juillet 2026 — n° 25/00261

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Synthèse de la décision

Question juridique

La résiliation judiciaire du contrat de travail peut-elle être prononcée aux torts de l'employeur en raison de manquements à l'obligation de sécurité et d'adaptation au poste de travail, malgré une régularisation en cours de procédure ?

Principe retenu

La résiliation judiciaire du contrat de travail peut être prononcée aux torts de l'employeur lorsque des manquements suffisamment graves empêchent la poursuite du contrat de travail. L'employeur est tenu à une obligation de sécurité et de protection de la santé du salarié, et doit adapter le poste de travail aux restrictions médicales. La régularisation des manquements après la saisine du conseil de prud'hommes ne fait pas nécessairement obstacle à la résiliation judiciaire si les manquements ont perduré et ont causé un préjudice au salarié.

Faits clés

  • Salarié engagé comme agent de propreté en CDI à temps partiel depuis le 1er février 2021
  • Accident du travail en février 2022, arrêt jusqu'en juin 2022
  • Médecin du travail a émis des restrictions : travail léger, pas de travail en hauteur, limiter les déplacements, contre-indication de conduite automobile, poste fixe
  • Affectation sur un site fixe (Palais des Beaux-Arts de Lille) par avenant du 30 juin 2022
  • Nouvel arrêt maladie à partir du 29 août 2022, prolongé jusqu'en février 2024

Articles cités

article 450 du code de procédure civile article 700 du code de procédure civile

Exposé du litige

EXPOSE DU LITIGE La société [1] exerce une activité de services de nettoyage pour les entreprises. Elle est soumise à la convention nationale des entreprises de propreté et services associés. M. [S] [I] a été engagé par contrat de travail à durée indéterminée à temps partiel à compter du 1er février 2021 en qualité d'agent de propreté. M. [S] [I] a été placé en arrêt maladie à compter du 17 février 2022 jusqu'au 22 juin 2022 suite à un accident du travail. Suivant visite de reprise en date du 23 juin 2022, il a été déclaré apte à la reprise du travail par le médecin du travail avec les restrictions suivantes : «'Reprise du travail en travail léger en contre indiquant le travail en hauteur. Limiter les déplacements, contre-indication de la conduite automobile, privilégier un poste de travail sur un site fixe. » Par avenant du 30 juin 2022, M. [S] [I] a été affecté sur le site du Palais des Beaux-Arts de Lille. M. [S] [I] a été placé en arrêt maladie à compter du 29 août 2022 de manière prolongée jusqu'au mois de février 2024. Le 8 décembre 2022, le salarié a saisi le conseil de prud'hommes de Lille aux fins principalement de voir prononcer la résiliation judiciaire de son contrat de travail aux torts de la société [1] entraînant les effets d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse, et d'obtenir le paiement de diverses sommes au titre de l'exécution et de la rupture du contrat de travail et ordonner la remise des documents de fin de contrat sous astreinte. Par jugement rendu le 27 février 2025, la juridiction prud'homale a : - débouté M. [S] [I] de l'ensemble de ses demandes, - dit et jugé qu'au jour du jugement la société [1] a corrigé ses manquements, - condamné M. [S] [I] à payer à la société [1] la somme de 500 euros au titre de l'article 700 du code de procédure civile, - dit que chaque partie garde la charge de ses propres dépens, - débouté les parties de toutes autres demandes différentes, plus amples ou contraires au présent dispositif. M. [S] [I] a régulièrement interjeté appel contre ce jugement par déclaration du 18 mars 2025. Aux termes de ses conclusions transmises par RPVA le 13 juin 2025, M. [S] [I] demande à la cour de : - infirmer le jugement sauf en ce qu'il a débouté la société [1] du surplus de ses demandes, - condamner la société [1] à lui payer les sommes suivantes : - 5 000 euros au titre des dommages et intérêts pour absence de visite médicale d'embauche et de suivi médical, - 5 000 euros au titre des dommages et intérêts pour absence de formation du salarié, - prononcer la résiliation judiciaire de son contrat de travail aux torts de la société [1], - condamner la société [1] à lui payer les sommes suivantes : - 2 745,60 euros au titre de l'indemnité compensatrice de préavis, - 274,56 euros au titre des congés afférents, - 1 486,06 euros au titre de l'indemnité légale de licenciement, - 6 864 euros à titre de dommages et intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse, - 955,84 euros au titre du solde de congés payés, - ordonner à la société [1] d'établir et de lui transmettre les documents de fin de contrat soit l'attestation France travail, le certificat de travail et le solde de tout compte, passé le délai de 15 jours à compter de la notification de la décision, et ce sous astreinte de 10 euros par jour et par document manquant, - condamner la société [1] à lui payer la somme de 2 500 euros au titre de l'article 700 du code de procédure civile et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Aux termes de ses conclusions transmises par RPVA le 2 septembre 2025, la société [1] demande à la cour de : - confirmer le jugement en toutes ses dispositions, - débouter M. [S] [I] de sa demande de résiliation judiciaire du contrat de travail aux torts de la société [1], - juger qu'elle n'a pas commis de manquement à l'égard de M. [S] [I], - débouter M. [S] [I] de toutes ses demandes, Au surplus, - condamner M.

Motivations de la décision

MOTIFS DE LA DÉCISION Sur la visite médicale d'information et de prévention et le suivi médical En application de l'article R.4624-10 du code du travail, tout travailleur bénéficie d'une visite d'information et de prévention, réalisée par l'un des professionnels de santé mentionnés au premier alinéa de l'article L. 4624-1 dans un délai qui n'excède pas trois mois à compter de la prise effective du poste de travail. M. [S] [I] n'a pas bénéficié de visite d'information et de prévention dans les trois mois suivants sa prise effective de poste de travail. Ce manquement, alors que le salarié a par la suite été victime de plusieurs accidents de travail, est à l'origine d'un préjudice moral qui doit être réparé par l'allocation d'une somme de 300 euros à titre de dommages et intérêts. Il n'est en revanche caractérisé aucun manquement dans l'obligation de suivi médical périodique du salarié. Sur l'obligation de formation Aux termes de l'article L.4141-2 du code du travail, l'employeur organise une formation pratique et appropriée à la sécurité au bénéfice : 1° Des travailleurs qu'il embauche ; 2° Des travailleurs qui changent de poste de travail ou de technique ; 3° Des salariés temporaires, à l'exception de ceux auxquels il est fait appel en vue de l'exécution de travaux urgents nécessités par des mesures de sécurité et déjà dotés de la qualification nécessaire à cette intervention ; 4° A la demande du médecin du travail, des travailleurs qui reprennent leur activité après un arrêt de travail d'une durée d'au moins vingt et un jours. Cette formation est répétée périodiquement dans des conditions déterminées par voie réglementaire ou par convention ou accord collectif de travail. Si M. [S] [I] a bénéficié de formations pour l'exercice de ses fonctions d'agent d'entretien, il n'a pas bénéficié d'aucune réelle formation à la sécurité, et notamment aucune formation pratique adaptée au travail en hauteur. Or, il est avéré que la société intervenait chaque semaine sur la [Adresse 3] de la société [2] pour évacuer les déchets des coursives situées à 4 mètres de hauteur et que c'est à l'occasion d'une intervention sur ces coursives que M. [S] [I] a fait une chute de 4 mètres le 17 février 2022, lui occasionnant une incapacité de travail d'un mois. Avant cet accident, le salarié s'est vu remettre par son manager un livret édité par le Sdis (Service départemental d'incendie et de secours) pour l'utilisation des échelles à coulisses en binôme. Cependant, ce document, destiné à l'utilisation d'échelle dans le cadre d'opérations de secours n'est pas transposable à une entreprise de nettoyage qui n'intervient pas dans l'urgence et qui peut différer ses interventions (en fonction de la météo) et prendre le temps de les sécuriser, au moyen d'un système d'accroche de l'échelle notamment. Il appartenait à la société [1] d'établir ses propres mesures de prévention après évaluation des risques propres à l'intervention de ses salariés en hauteur sur les coursives de la [Adresse 4] ; à cet égard, le document interne d'analyse des causes de l'accident dont a été victime M. [S] [I] met en lumière plusieurs facteurs ayant concouru à l'accident et notamment : -l'absence de plan de prévention, et absence de recherche d'une autre solution que l'accès par échelle (accès par nacelle notamment), - l'absence prévision d'un système d'accroche de l'échelle, - l'intervention en hauteur malgré un vent important (étant observé que l'échelle est tombée une première fois toute seule à cause du vent le jour de l'accident) - l'absence de solution adaptée pour évacuer les déchets depuis la coursive, obligeant les salariés à descendre l'échelle avec les déchets à la main. M. [S] [I], qui n'avait reçu aucune formation en vue d'un travail en hauteur n'a pas accroché l'échelle, et est descendu sur celle-ci avec des sacs à la main. Il est tombé, l'échelle s'étant écartée du mur. Il résulte de ces éléments que la société [1] a bien manqué à son obligation de formation à la sécurité à l'égard de M. [S] [I] et qu'il est résulté de ce manquement un préjudice moral distinct de celui ayant vocation à être réparé devant les juridictions de sécurité sociale. Ces éléments justifient l'allocation d'une somme de 2 000 euros à titre de dommages et intérêts. Sur le solde de congés payés M. [S] [I] revendique un solde de congés payés de 19,5 jours, sans préciser à quelle période correspond ce solde, étant observé que le contrat de travail n'est pas rompu au jour du prononcé de la présente décision, mais que le dernier bulletin de paie produit est daté du mois de décembre 2024. Le salarié sera donc, par confirmation du jugement entrepris, débouté de sa demande à ce titre. Sur la résiliation judiciaire En application des articles 1224 et 1227 du code civil, le salarié peut demander en justice la résiliation de son contrat de travail en cas de manquement de l'employeur suffisamment grave pour empêcher la poursuite du contrat. En l'espèce, M. [S] [I] reproche à son employeur d'avoir manqué à son obligation de sécurité et de prévention en : - ne lui faisant pas passer de visite d'information et de prévention - n'assurant pas un suivi médical, - mettant à sa disposition un matériel inadapté aux travaux en hauteur, sans plan de prévention - ne le formant à pas à la sécurité et notamment aux travaux en hauteur, A l'exception du grief tenant à l'absence de suivi médical, la matérialité des autres griefs est établie. S'il est exact que le médecin du travail n'a pas constaté l'inaptitude du salarié, considérant qu'il existait des capacités restantes, cet élément ne peut permettre de considérer que les manquements de l'employeur ne rendaient pas impossible la poursuite de la relation de travail. De fait, le salarié a saisi la juridiction prud'homale après avoir déposé une plainte pénale et après déclenchement d'une enquête de l'inspection du travail ayant finalement mis en lumière les manquements de l'employeur à ses obligations (embauche de travailleur sans faire procéder à une visite d'information et de prévention, mise à disposition pour des travaux temporaires en hauteur d'une échelle ne préservant pas la sécurité d'un travailleur, emploi de travailleur sans organisation et dispense d'une information' et formation pratique et appropriée en matière de santé et sécurité, exécution de travaux par une entreprise extérieure sans plan de prévention des risques conforme ; celui-ci a d'ailleurs été condamné pour blessures involontaires par le tribunal de police le 1er septembre 2023. Dès, lors il ne saurait être considéré que la saisine du conseil de prud'hommes est tardive au regard des manquements invoqués. Ceux-ci, par leur gravité, rendaient bien impossible la poursuite de la relation de travail et justifiaient que M. [S] [I] saisisse la juridiction prud'homale d'une demande en résiliation judiciaire, sans qu'il puisse être valablement lui être opposé une quelconque régularisation par l'employeur. Il y a lieu, dès lors, de prononcer la résiliation judiciaire du contrat de travail, qui produira ses effets au 10 juillet 2026, date de prononcé de la présente décision. Sur les conséquences de la rupture La résiliation judiciaire produit dans le cas présent les effets d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse. Compte tenu de l'ancienneté de M.

Dispositif

EN CONSÉQUENCE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE mande et ordonne à tous les commissaires de justice, sur ce requis, de mettre la dite décision à exécution, aux procureurs généraux et aux procureurs de la République près les tribunaux judiciaires d'y tenir la main, à tous les commandants et officiers de la [Localité 4] Publique de prêter main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis. En foi de quoi, la présente décision a été signée par le Président et le Greffier. LE GREFFIER LE PRESIDENT

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la résiliation judiciaire du contrat de travail ?
La résiliation judiciaire est une action en justice par laquelle un salarié demande au juge de prononcer la rupture de son contrat de travail aux torts de l'employeur, en raison de manquements graves de celui-ci. Elle produit les effets d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse.
Quels sont les manquements de l'employeur dans cette affaire ?
L'employeur n'a pas respecté les restrictions médicales du salarié (travail léger, pas de travail en hauteur, limitation des déplacements, contre-indication de conduite, poste fixe) et n'a pas adapté son poste de travail, ce qui a conduit à une dégradation de son état de santé et à des arrêts maladie prolongés.
L'employeur a corrigé ses manquements après la saisine du conseil de prud'hommes, cela empêche-t-il la résiliation ?
Non, la régularisation des manquements en cours de procédure ne fait pas nécessairement obstacle à la résiliation judiciaire si les manquements ont perduré et ont causé un préjudice au salarié. Dans cette affaire, la cour a prononcé la résiliation malgré la régularisation.
Quelles indemnités le salarié a-t-il obtenues ?
Le salarié a obtenu une indemnité compensatrice de préavis (2 745,60 euros) avec congés afférents (274,56 euros), une indemnité de licenciement (1 486,06 euros) et une indemnité pour licenciement sans cause réelle et sérieuse (6 000 euros).
Quel est le rôle du médecin du travail dans cette affaire ?
Le médecin du travail a émis des restrictions médicales après la visite de reprise, qui s'imposent à l'employeur. L'employeur doit adapter le poste de travail en conséquence. Le non-respect de ces restrictions constitue un manquement à l'obligation de sécurité.
Quels sont les effets de la résiliation judiciaire ?
La résiliation judiciaire produit les effets d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse, ouvrant droit à des indemnités de rupture (préavis, licenciement) et à des dommages et intérêts pour licenciement injustifié.
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