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Conseil d'État, 3ème et 8ème chambres réunies, 26 septembre 2025, n° 488350

Satisfaction partielle Publication : B ECLI : ECLI:FR:CECHR:2025:488350.20250926

Synthèse de la décision

Question juridique

Une commune peut-elle légalement interrompre le versement d'une indemnité à un agent territorial au motif qu'il n'exerce plus les missions qui y étaient associées, alors que la délibération créant cette indemnité ne subordonnait pas son versement à l'exercice effectif de ces missions ?

Principe retenu

L'assemblée délibérante d'une collectivité territoriale fixe librement la nature, les conditions d'attribution et le taux moyen des indemnités, dans la limite de celles des fonctionnaires de l'Etat. Lorsque la délibération institue une indemnité sans la subordonner à l'exercice effectif de certaines missions, l'administration ne peut légalement en interrompre le versement au seul motif que l'agent n'exerce plus ces missions. Une telle interruption constitue une illégalité fautive engageant la responsabilité de la collectivité.

Faits clés

  • Mme A..., rédactrice territoriale employée par la commune de Lespinassière, a cessé de percevoir une prime à partir de mai 2015.
  • Le tribunal administratif de Montpellier a, par jugement du 15 avril 2021, fixé le préjudice à 12 077,09 euros et renvoyé l'affaire pour liquidation.
  • La cour administrative d'appel de Toulouse a, par arrêt du 18 juillet 2023, ramené la somme à 4 396 euros.
  • Mme A... se pourvoit en cassation contre cet arrêt, et la commune forme un pourvoi incident.
  • La délibération créant l'indemnité faisait référence à l'indemnité d'exercice de missions des préfectures mais ne subordonnait pas son versement à l'exercice effectif de ces missions.

Articles cités

article 88 de la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 article 1er du décret n° 91-875 du 6 septembre 1991 article L. 761-1 du code de justice administrative

Texte de la décision

Vu la procédure suivante : Mme B... A... a demandé au tribunal administratif de Montpellier d’annuler la décision du 8 mai 2018 par laquelle le maire de Lespinassière a refusé de lui verser le montant du régime indemnitaire dont elle est privée depuis le mois de mai 2015 et de condamner la commune à lui verser une somme correspondant à un versement de 258,61 euros brut par mois pour la période allant de mai 2015 à la date du jugement. Par un jugement n° 1803355 du 15 avril 2021, le tribunal administratif de Montpellier a renvoyé Mme A... devant la commune de Lespinassière afin qu’il soit procédé à la liquidation de la somme due. Par un arrêt n° 21TL02143 du 18 juillet 2023, la cour administrative d’appel de Toulouse a, sur appel de la commune de Lespinassière, condamné la commune à verser à Mme A... la somme de 4 396 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2018 et réformé ce jugement en ce qu’il a de contraire à son arrêt. Par un pourvoi sommaire, un mémoire complémentaire et un mémoire en réplique, enregistrés les 18 septembre et 18 décembre 2023 et le 3 février 2025 au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat, Mme A... demande au Conseil d'Etat : 1°) d’annuler cet arrêt ; 2°) de mettre à la charge de la commune de Lespinassière la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Vu les autres pièces du dossier ; Vu : - la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ; - la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ; - le décret n° 91-875 du 6 septembre 1991 ; - le décret n° 97-1223 du 26 décembre 1997 ; - le décret n° 2017-829 du 5 mai 2017 ; - le code de justice administrative ; Après avoir entendu en séance publique : - le rapport de Mme Nicole da Costa, conseillère d'Etat, - les conclusions de M. Thomas Pez-Lavergne, rapporteur public ; La parole ayant été donnée, après les conclusions, à la SCP Lyon-Caen, Thiriez, avocat de Mme B... A... et à la SCP Ohl, Vexliard, avocat de la commune de Lespinassière ; Considérant ce qui suit : 1. Il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que Mme A..., rédactrice territoriale, employée par la commune de Lespinassière, a demandé au tribunal administratif de Montpellier de condamner la commune à lui verser une somme représentant le montant d’une prime dont le versement avait cessé depuis le mois de mai 2015. Par un jugement du 15 avril 2021, le tribunal administratif a fixé à 12 077,09 euros le montant du préjudice financier résultant de la cessation du versement de cette indemnité et a renvoyé Mme A... devant la commune de Lespinassière, afin qu’il soit procédé à la liquidation de la somme nette due par cette dernière. Mme A... se pourvoit en cassation contre l’arrêt du 18 juillet 2023 de la cour administrative d’appel de Toulouse qui, sur appel de la commune de Lespinassière, a ramené à 4 396 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2018, la somme que la commune est condamnée à verser à Mme A.... Par la voie du pourvoi incident, la commune de Lespinassière demande l’annulation de cet arrêt en tant qu’il a confirmé le principe de sa condamnation à indemniser Mme A.... Sur le cadre juridique applicable : 2. D’une part, aux termes de l’article 88 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, dans sa version applicable au litige, désormais codifié aux articles L. 714-4 et L. 714-5 du code général de la fonction publique : « Les organes délibérants des collectivités territoriales et de leurs établissements publics fixent les régimes indemnitaires, dans la limite de ceux dont bénéficient les différents services de l'Etat. Ces régimes indemnitaires peuvent tenir compte des conditions d'exercice des fonctions et de l'engagement professionnel des agents. (…) ». Aux termes du premier alinéa de l’article 1er du décret du 6 septembre 1991, pris pour l’application de ces dispositions : « Le régime indemnitaire fixé par les assemblées délibérantes des collectivités territoriales et les conseils d'administration des établissements publics locaux pour les différentes catégories de fonctionnaires territoriaux ne doit pas être plus favorable que celui dont bénéficient les fonctionnaires de l'Etat exerçant des fonctions équivalentes ». 3. Il résulte de ces dispositions qu’il revient à l'assemblée délibérante de chaque collectivité territoriale de fixer elle-même la nature, les conditions d'attribution et le taux moyen des indemnités bénéficiant aux fonctionnaires de la collectivité, sans que le régime ainsi institué puisse être plus favorable que celui dont bénéficient les fonctionnaires de l'Etat d'un grade et d'un corps équivalents au grade et au cadre d'emplois de ces fonctionnaires territoriaux et sans que la collectivité soit tenue de faire bénéficier ses fonctionnaires de régimes indemnitaires identiques à ceux des fonctionnaires de l'Etat. 4. Lorsque l’assemblée délibérante d’une collectivité territoriale a défini le régime indemnitaire bénéficiant à ses fonctionnaires par référence à celui dont bénéficient les fonctionnaires de l’Etat d'un grade et d'un corps équivalents, la modification apportée au régime indemnitaire de ces fonctionnaires de l’Etat n’a pas pour effet, par elle-même, de modifier ou de rendre inapplicables les règles qu’a instituées l’assemblée délibérante. Il appartient en revanche à cette dernière de tirer, le cas échéant, les conséquences de cette modification en abrogeant ou modifiant expressément les règles régissant les indemnités versées à ses propres fonctionnaires qui ne seraient plus conformes aux exigences énoncées à l’article 88 de la loi du 26 janvier 1984. Sur le pourvoi de Mme A... : 5. Il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que, d’une part, par des délibérations des 11 novembre 2002, 22 février 2010 et 5 avril 2014, le conseil municipal de Lespinassière a instauré pour les agents de la commune un régime indemnitaire faisant référence à celui créé, pour les agents de l’Etat, par le décret du 26 décembre 1997 portant création d’une indemnité d’exercice de missions des préfectures et l’a attribué à Mme A... et que, d’autre part, ainsi que l’a relevé la cour, après que l’indemnité d’exercice de missions des préfectures ait été abrogée, à compter du 1er janvier 2017, pour les agents de l’Etat, par le décret du 5 mai 2017 portant création d’une indemnité temporaire de sujétion des services d’accueil, la commune n’a adopté aucune délibération abrogeant ou modifiant expressément le bénéfice de l’indemnité qu’elle avait elle-même instaurée pour ses propres agents, ni institué un nouveau régime indemnitaire. Dès lors, en jugeant que la commune de Lespinassière avait pu, du seul fait de la modification apportée au régime indemnitaire des fonctionnaires de l’Etat qu’elle avait pris pour référence, légalement cesser de procéder, à compter du 1er janvier 2017, au versement à Mme A... de l’indemnité qu’elle avait instituée par les délibérations mentionnées plus haut, la cour a entaché son arrêt d’une erreur de droit. 6. Par suite, Mme A... est fondée à demander, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur l’autre moyen de son pourvoi, l’annulation de l’arrêt qu’elle attaque dans la mesure où, réformant le jugement de première instance, il a ramené à un montant inférieur la somme que la commune de Lespinassière était condamnée à lui verser. Sur le pourvoi incident de la commune de Lespinassière : 7. En relevant qu’aucune délibération de la commune de Lespinassière n’avait assujetti le versement de l’indemnité octroyée à Mme A...

Questions fréquentes

Une commune peut-elle supprimer une prime sans délibération ?
Non, le régime indemnitaire est fixé par délibération de l'assemblée délibérante. Toute modification ou suppression doit respecter les conditions prévues par cette délibération.
Que faire si mon employeur cesse de me verser une prime prévue par une délibération ?
Vous pouvez contester la décision devant le tribunal administratif dans un délai de deux mois et demander l'annulation de la décision ainsi que le versement des sommes dues.
Puis-je obtenir réparation si mon indemnité est supprimée illégalement ?
Oui, si la suppression est illégale, elle constitue une faute engageant la responsabilité de la collectivité, vous pouvez demander une indemnisation.
Les primes des agents territoriaux doivent-elles être identiques à celles de l'Etat ?
Non, elles ne doivent pas être plus favorables que celles de l'Etat, mais elles peuvent être différentes, sous réserve de respecter cette limite.
Une prime peut-elle être liée à l'exercice de certaines missions ?
Oui, si la délibération le prévoit expressément. Sinon, le versement ne peut pas être interrompu au motif que l'agent n'exerce plus ces missions.

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