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Conseil d'État, 5ème et 6ème chambres réunies, 27 juillet 2026, n° 512798

Rejet Publication : C ECLI : ECLI:FR:CECHR:2026:512798.20260727

Synthèse de la décision

Question juridique

Le refus du Premier ministre et de la ministre de la culture de prendre des mesures réglementaires pour évaluer l'impact d'une concentration médiatique sur le pluralisme et l'indépendance éditoriale, en application de l'article 22 du règlement (UE) 2024/1083, est-il susceptible de recours pour excès de pouvoir ?

Principe retenu

Le Premier ministre et les ministres ne sont pas compétents pour édicter des mesures réglementaires qui se substitueraient à des dispositions législatives, même en cas d'incompatibilité avec le droit de l'Union européenne. Une demande tendant à ce que le Premier ministre soumette un projet de loi au Parlement touche aux rapports entre pouvoirs publics constitutionnels et échappe à la compétence de la juridiction administrative.

Faits clés

  • L'association Reporters sans frontières, le Syndicat national des journalistes et le Syndicat national des journalistes CGT ont demandé au Premier ministre, à la ministre de la culture et à l'ARCOM de prendre des mesures pour évaluer l'impact de la cession du magazine 'Challenges' à la filiale Ufipar du groupe LVMH sur le pluralisme et l'indépendance éditoriale.
  • Les autorités ont refusé de prendre ces mesures.
  • Les requérants ont demandé l'annulation de ces refus pour excès de pouvoir.
  • Ils soutenaient que ces refus méconnaissaient le règlement (UE) 2024/1083, le droit de l'Union européenne et le principe constitutionnel de pluralisme des médias.
  • La ministre de la culture a soulevé l'irrecevabilité de la requête, arguant qu'elle tendait à l'annulation d'un refus de déposer un projet de loi.

Articles cités

article 22 du règlement (UE) 2024/1083 du 11 avril 2024 article L. 761-1 du code de justice administrative

Texte de la décision

Vu la procédure suivante : Par une requête et un nouveau mémoire, enregistrés les 17 février et 4 mai 2026 au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat, l'association Reporters sans frontières, le Syndicat national des journalistes et le Syndicat national des journalistes CGT demandent au Conseil d'Etat : 1°) d’annuler pour excès de pouvoir, d’une part, les décisions par lesquelles le Premier ministre, la ministre de la culture et l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) ont rejeté leur demande tendant à ce que soit prise, pour l’application de l’article 22 du règlement (UE) 2024/1083 du 11 avril 2024, toute mesure permettant l’évaluation des effets de la cession du magazine « Challenges » à la filiale Ufipar du groupe LVMH, d’autre part, les décisions par lesquelles le Premier ministre et la ministre de la culture ont rejeté leur demande tendant à ce que soient prises les différentes règles de nature à permettre une adaptation du droit interne aux règles posées par ce même règlement du 11 avril 2024 ; 2°) d’enjoindre au Premier ministre de prendre les mesures demandées, dans un délai de trente jours à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 500 euros par jour de retard ; 3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ils soutiennent que les décisions qu’ils attaquent : - méconnaissent le règlement (UE) 2024/1083 du 11 avril 2024 et l’obligation d’adaptation du droit national à ses dispositions qui s’impose à l’Etat dès lors que le Premier ministre et la ministre de la culture ont refusé, d’une part, de prendre les mesures nécessaires à la mise en œuvre de l’article 22 du règlement dans l’attente de l’intervention du législateur et, d’autre part, de procéder à l’évaluation des effets sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale de l’opération de cession du magazine « Challenges » ; - méconnaissent le droit de l’Union européenne dès lors que le Premier ministre, la ministre de la culture et l’ARCOM refusent de procéder à l’évaluation des effets sur le pluralisme ainsi que sur l’indépendance éditoriale de cette opération de cession alors que, d’une part, elle permet au groupe LVMH de contrôler les principaux médias économiques français et, d’autre part, elle est de nature à emporter des conséquences sur l’indépendance éditoriale de la rédaction du magazine ; - méconnaissent le principe constitutionnel de pluralisme des médias en ce qu’elles refusent de prendre les mesures nécessaires à évaluer l’incidence d’opérations de concentrations, notamment de la cession du magazine « Challenges », sur l’indépendance éditoriale et compromet ainsi le pluralisme de la presse économique. Par un mémoire en défense, enregistré le 20 mai 2026, la ministre de la culture conclut au rejet de la requête. Elle soutient que la requête est irrecevable dès lors qu’elle doit être interprétée comme demandant l’annulation d’une décision de refus de déposer un projet de loi, qui ne peut faire l’objet d’un débat par la voie contentieuse, et que les moyens soulevés ne sont pas fondés. La requête a été communiquée au Premier ministre, qui n’a pas produit de mémoire. Vu les autres pièces du dossier ; Vu : - la Constitution ; - le traité sur l’Union européenne ; - le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ; - le règlement (UE) 2024/1083 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 ; - la loi organique n° 2017-54 du 20 janvier 2017 ; - la loi n° 86-897 du 1er août 1986 ; - la loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 ; - le code de justice administrative ; Après avoir entendu en séance publique : - le rapport de M. Léo Paillard, auditeur, - les conclusions de Mme Marie Sirinelli, rapporteure publique. La parole ayant été donnée, après les conclusions, à la SARL Meier-Bourdeau, Lecuyer et associés, avocat de l'association Reporters sans frontières, du syndicat national des journalistes et du syndicat national des journalistes CGT ; Considérant ce qui suit : Il ressort des pièces du dossier que l'association Reporters sans frontières (RSF) a demandé au Premier ministre, à la ministre de la culture et à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) de prendre toute mesure utile pour évaluer, en application des exigences de l’article 22 du règlement de l’Union UE 2024/1083 du 11 avril 2024 et des critères fixés par cet article, l’incidence sur le pluralisme des médias et l’indépendance éditoriale de l’opération de cession du magazine « Challenges » à la filiale Ufipar du groupe LVMH et d’adopter les règles de droit national permettant la mise en œuvre de cet article. L’association RSF et les autres requérants demandent l’annulation des refus opposés par le Premier ministre, la ministre de la culture et l’ARCOM à ces demandes. L’article 22 du règlement (UE) 2024/1083 du 11 avril 2024 établissant un cadre commun pour les services de médias dans le marché intérieur et modifiant la directive 2010/13/UE (règlement européen sur la liberté des médias), relatif à « l’évaluation des concentrations sur le marché des médias », rendu applicable à partir du 8 août 2025 par l’article 29 du même règlement, prévoit que : « 1. Les États membres établissent, dans leur droit national, des règles de fond et de procédure permettant d’évaluer les concentrations sur le marché des médias susceptibles d’avoir un effet important sur le pluralisme des médias et l’indépendance éditoriale. Ces règles: a) sont transparentes, objectives, proportionnées et non discriminatoires; / b) exigent des parties participant à la concentration sur le marché des médias qu’elles notifient au préalable cette concentration aux autorités ou organismes nationaux compétents ou confèrent à ces autorités ou organismes les pouvoirs appropriés leur permettant d’obtenir des parties les informations nécessaires à l’évaluation de la concentration; / c) désignent les autorités ou organismes de régulation nationaux comme étant responsables de l’évaluation ou veillent à ce qu’ils participent de façon substantielle à cette évaluation; / d) définissent à l’avance des critères objectifs, non discriminatoires et proportionnés pour la notification de ces concentrations sur le marché des médias et pour l’évaluation de l’effet sur le pluralisme des médias et l’indépendance éditoriale; et /e) précisent à l’avance les délais encadrant l’évaluation. / L’évaluation des concentrations sur le marché des médias visée au présent paragraphe est distincte des appréciations relevant du droit de l’Union et du droit national en matière de concurrence, y compris celles qui sont prévues par les règles relatives au contrôle des concentrations. Elle est sans préjudice, le cas échéant, de l’article 21, paragraphe 4, du règlement (CE) no 139/2004 (…) ». Si, en vertu du deuxième alinéa de l’article 288 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne aux termes duquel : « Le règlement a une portée générale. Il est obligatoire dans tous ses éléments et il est directement applicable dans tout État membre », un règlement de l’Union est obligatoire dans tous ses éléments et directement applicable dans tout Etat membre, à compter de sa publication au Journal officiel de l’Union européenne, sans qu’aucune mesure nationale ne soit requise, il résulte des termes mêmes de l’article 22 du règlement de l’Union du 11 avril 2024 cité ci-dessus qu’il fait obligation aux Etats membres de définir des règles de fond et de procédure pour la mise en œuvre de l’évaluation qu’il prévoit, notamment les règles relatives aux conditions rendant une telle évaluation obligatoire, la ou les autorités responsables de l’évaluation et les critères, délais et garanties applicables dans le cadre d’une telle évaluation.

Questions fréquentes

Que faire si une concentration de médias menace le pluralisme ?
Vous pouvez saisir les autorités compétentes (ARCOM, ministère de la Culture) et, en cas de refus, former un recours pour excès de pouvoir devant le juge administratif, comme dans cette affaire.
Qui est compétent pour évaluer l'impact d'un rachat de magazine sur l'indépendance éditoriale ?
Selon le règlement (UE) 2024/1083, l'évaluation doit être effectuée par les autorités nationales compétentes, mais en France, en l'absence de mesures législatives, le Premier ministre et les ministres ne peuvent pas prendre de mesures réglementaires pour cela.
Peut-on demander au Premier ministre de prendre un décret pour appliquer un règlement européen ?
Non, si le règlement nécessite des mesures législatives, le Premier ministre ne peut pas les prendre par décret. Il peut seulement proposer un projet de loi, mais cette décision échappe au contrôle du juge administratif.
Le refus de prendre des mesures réglementaires est-il attaquable devant le juge administratif ?
Oui, le refus de prendre une mesure réglementaire peut être attaqué pour excès de pouvoir, mais seulement si l'autorité était compétente pour la prendre. En l'espèce, le juge a jugé que le Premier ministre n'était pas compétent.
Quel est le rôle de l'ARCOM dans le contrôle des concentrations médiatiques ?
L'ARCOM est l'autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique. Elle peut être saisie pour évaluer l'impact sur le pluralisme, mais dans cette affaire, elle a également refusé de prendre des mesures, et ce refus a été jugé non fondé car elle n'avait pas compétence.

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