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Conseil d'État, Juge des référés, 18 mars 2026, n° 512800

Rejet Publication : C ECLI : ECLI:FR:CEORD:2026:512800.20260318

Synthèse de la décision

Question juridique

Le juge des référés du Conseil d'État peut-il enjoindre au gouvernement de prendre des mesures de transposition d'un règlement européen et d'évaluer les effets d'une cession de presse sur le pluralisme, en l'absence de dispositions législatives nationales ?

Principe retenu

Le juge des référés ne peut enjoindre au gouvernement d'édicter des dispositions de nature législative, même à titre conservatoire, ni définir lui-même de telles mesures. L'abstention du pouvoir exécutif de soumettre un projet de loi touche aux rapports entre pouvoirs publics constitutionnels et échappe à la compétence de la juridiction administrative. En l'absence de dispositions législatives donnant compétence à l'ARCOM pour réaliser l'évaluation prévue par l'article 22 du règlement (UE) 2024/1083, le juge des référés ne peut prescrire une telle évaluation.

Faits clés

  • Cession du magazine 'Challenges' à la filiale Ufipar du groupe LVMH.
  • RSF, SNJ et SNJ-CGT demandent la suspension des refus du Premier ministre, de la ministre de la culture et de l'ARCOM de prendre des mesures pour évaluer l'impact sur le pluralisme et l'indépendance éditoriale.
  • Les requérants invoquent l'urgence et un doute sérieux sur la légalité des refus, notamment au regard du règlement (UE) 2024/1083.
  • Le Premier ministre et la ministre de la culture n'ont pas produit d'observations, l'ARCOM a conclu au rejet.
  • Le juge des référés rejette la requête, considérant que les mesures demandées relèvent du législateur et que le juge administratif ne peut les prescrire.

Articles cités

article L. 521-1 du code de justice administrative article 34 de la Constitution article 1er de la loi organique n° 2017-54 du 20 janvier 2017 article 22 du règlement (UE) 2024/1083 du 11 avril 2024

Texte de la décision

Vu la procédure suivante : Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 17 février et 11 mars 2026 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat, l’association Reporters sans frontières (RSF), le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT) demandent au juge des référés du Conseil d’Etat, statuant sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : 1°) de suspendre l’exécution, d’une part, des décisions par lesquelles le Premier ministre, la ministre de la culture et l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et des médias (ARCOM) ont rejeté la demande tendant à ce que soit prise à bref délai toute mesure utile de nature à conduire à une procédure d’évaluation des effets sur le pluralisme des médias et l’indépendance éditoriale de la cession du magazine « Challenges » à la filiale Ufipar du groupe LVMH, d’autre part, des décisions du Premier ministre et de la ministre de la culture rejetant la demande que soient prises les différentes règles de nature à permettre une transposition en droit interne des règles posées par le règlement (UE) 2024/1083 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 ; 2°) d’enjoindre au Premier ministre, d’une part, de prendre toute mesure de nature à conduire une procédure d’évaluation des effets de la cession du magazine « Challenges » au groupe LVMH sur le pluralisme des médias et l’indépendance éditoriale, en application de l’article 22 du règlement (UE) 2024/1083 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 et, d’autre part, de prendre toutes mesures conservatoires destinées à faire obstacle à ce que soient méconnues les obligations posées par ce règlement, dans un délai de trente jours à compter de l’ordonnance à intervenir sous astreinte de 500 euros par jour de retard ; 3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 5 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. Ils soutiennent que : - la condition d’urgence est satisfaite en ce que, d’une part, les conséquences de la cession du magazine Challenges sont imminentes eu égard à la modification de sa charte et de sa ligne éditoriale qui tend à remettre en cause des garanties substantielles et le pluralisme et, d’autre part, l’intérêt public commande que soient prises les mesures provisoires nécessaires à la préservation du caractère pluraliste de la presse et de l’indépendance éditoriale et à ce que cesse immédiatement l’atteinte portée aux droits conférés par l’ordre juridique de l’Union européenne ; - il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions contestées ; - elles méconnaissent le règlement (UE) 2024/1083 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 et l’obligation de transposition de celui-ci qui s’impose à l’Etat dès lors que le Premier ministre et la ministre de la culture ont refusé, d’une part, de prendre, à bref délai, les mesures de transposition du règlement dans l’attente de l’intervention du législateur et, d’autre part, de procéder à l’évaluation des impacts sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale de l’opération de cession du magazine « Challenges » ; - elles méconnaissent l’objectif constitutionnel de pluralisme des médias et l’article 22 du règlement (UE) du 11 avril 2024 dès lors que le Premier ministre, la ministre de la culture et l’ARCOM refusent de procéder à l’évaluation des impacts sur le pluralisme internet et externe ainsi que sur l’indépendance éditoriale de cette opération de cession alors que, d’une part, elle permet au groupe LVMH d’avoir une mainmise sur les principaux médias économique du pays et, d’autre part, elle est de nature à emporter des conséquences sur l’indépendance éditoriale de la rédaction du magazine. Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mars 2026, l’ARCOM conclut au rejet de la requête. Elle soutient que les conclusions présentées par les requérants sont irrecevables, que la condition d’urgence n’est pas satisfaite et que les moyens soulevés ne sont pas fondés. Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mars 2026, la ministre de la culture conclut au rejet de la requête. Elle soutient que la demande des requérants doit être interprétée comme une demande de dépôt de projet de loi, que la condition d’urgence n’est pas satisfaite et que les moyens soulevés ne sont pas fondés. La requête a été communiquée au Premier ministre qui n’a pas produit d’observations. Vu les autres pièces du dossier ; Vu : - la Constitution, notamment son article 34 ; - le traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne ; - le règlement (UE) 2024/1083 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 ; - la loi organique n° 2017-54 du 20 janvier 2017 ; - le code de justice administrative ; Après avoir convoqué à une audience publique, d’une part, l’association Reporters sans frontières et autres, et d’autre part, le Premier ministre, la ministre de la culture et l’Autorité de régulation des communications audiovisuelles et numériques ; Ont été entendus lors de l’audience publique du 12 mars 2026, à 11 heures : - les représentants de l’association Reporters sans frontières et autres ; - les représentants de l’Autorité de régulation des communications audiovisuelles et numériques ; - les représentants de la ministre de la culture ; à l’issue de laquelle le juge des référés a clos l’instruction ; Vu la note en délibéré, enregistrée le 14 mars 2026, présentée par l’association Reporters sans frontières et autres ; Considérant ce qui suit : 1. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ». 2. Par des courriers en date du 11 décembre 2025, l’association Reporters sans frontières a demandé au Premier ministre, à la ministre de la culture et à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et des médias (ARCOM) que soit prise à bref délai toute mesure utile pour évaluer les effets sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale de la cession du magazine « Challenges » au groupe LVMH. L’association a également demandé au Premier ministre et à la ministre de la culture d’édicter les règles de nature à permettre une adaptation du droit interne aux règles posées par l’article 22 du règlement (UE) 2024/1083 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 établissant un cadre commun pour les services de médias dans le marché intérieur et modifiant la directive 2010/13/UE (règlement européen sur la liberté des médias). L’association Reporters sans frontières et les autres requérants demandent au juge des référés du Conseil d’Etat, statuant sur le fondement de l’article L. 521-1 précité, de suspendre les décisions rejetant ces demandes et d’enjoindre à ces différentes autorités de prendre les mesures sollicitées. Sur le cadre juridique : 3. D’une part, aux termes de l’article 34 de la Constitution : « La loi fixe les règles concernant (…) : la liberté, le pluralisme et l'indépendance des médias (…) ». Selon l’article 1er de la loi organique du 20 janvier 2017 relative aux autorités administratives indépendantes et autorités publiques indépendantes « La loi fixe les règles relatives à la composition et aux attributions ainsi que les principes fondamentaux relatifs à l'organisation et au fonctionnement des autorités administratives indépendantes et des autorités publiques indépendantes. » 4. D’autre part, l’article 22 du règlement (UE) 2024/1083, relatif à l’« évaluation des concentrations sur le marché des médias », prévoit que : « 1.

Questions fréquentes

Le juge des référés peut-il suspendre une cession de presse ?
Non, dans cette affaire, le juge a rejeté la demande car il ne peut pas prescrire des mesures qui relèvent du législateur.
Que faire si le gouvernement ne transpose pas un règlement européen ?
Vous pouvez saisir le juge administratif, mais il ne peut pas enjoindre au gouvernement de déposer une loi, car cela touche aux rapports entre pouvoirs publics.
Qu'est-ce que le règlement (UE) 2024/1083 ?
C'est un règlement européen sur la liberté des médias, qui prévoit notamment une évaluation des concentrations médiatiques.
Quels sont les recours contre le refus de l'ARCOM d'agir ?
Vous pouvez former un recours pour excès de pouvoir, mais en référé, il faut démontrer une urgence et un doute sérieux sur la légalité.
Le juge administratif peut-il définir lui-même des mesures conservatoires ?
Non, il ne peut pas se substituer au législateur pour définir des mesures qui relèvent de la loi.

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